ww  Cette histoire est véridique et démontre comment une urgence banale ou plutôt très courante et appartenant au quotidien d'un Médecin Urgentiste (Pompiers ou SAMU) se transforme en une urgence stressante, dramatique et à la limite vitale pour un Médecin du Travail !

Monsieur Y. est diabétique mal équilibré, salarié au sein d'une entreprise du secteur tertiaire. Il se déplace le jour des faits entre 2 sites de l'entreprise pour faire acheminer un courrier jugé important au moyen d'un véhicule de l'entreprise. Il est 11h du matin lorsque le service central de sécurité est contacté par le salarié lui même qui appelle de son portable pour leur signifier qu'il avait immobilisé son véhicule en centre ville parce que subitement "il ne voyait plus rien" et qu'il était pris d'un vertige intense. Vue la panique engendrée par ce coup de téléphone, la sécurité alerte immédiatement les pompiers qui se rendent auprès du salarié en 20 minutes. Le Médecin du travail est informé de l'incident, il pense à un AIT ou à un AVC et se félicite de la présence des pompiers sur place qui sans aucun doute feront "le nécessaire" dans ce genre de situations; ce Médecin du Travail demeure cependant aux nouvelles en contact avec la sécurité et les pompiers.

Vers les coups de midi et alors qu'il pensait que le patient avait été évacué, notre Médecin du Travail est informé qu'en fait le salarié en question avait rejoint l'entreprise grâce au même véhicule de l'entreprise conduit par l'un de ses collègues et qu'il se trouvait actuellement dans le véhicule au parking de l'entreprise mais qu'il "n'était pas bien". Très étonné par la tournure invraisemblable des évènements, le Médecin du travail décide d'aller voir le salarié : En fait, le Médecin des Pompiers avait jugé qu'il s'agissait d'une "hypoglycémie" tout à fait banale et le patient avait reçu du sucre, avait bénéficié d'un ECG qui s'était avéré normal ainsi que d'une GAD. Les Pompiers avaient jugé le malaise de bénin et sans risque d'aggravation et notre patient avait été "relâché" !

L'entretien du Médecin du travail avec le salarié révèle en fait qu'il avait encore des troubles de la vision (sensations de déplacement des objets devant lui), un vertige persistant et des paresthésies d'un hémi-corps; en bref, le diagnostic suspecté au début d'AIT était encore d'actualité malgré l'avis du Médecin Urgentiste et en commun accord avec le patient, il est décidé de le transférer en milieu spécialisé pour des examens complémentaires (scanner, echodopp etc...) et un traitement adéquat, la procédure habituelle en fait. Le patient étant déjà installé sur le siège avant passager du véhicule, le Médecin du travail se propose pour plus de sécurité de l'accompagner et s'installe à ce titre à l'arrière derrière le patient; direction la Clinique (à vocation cardio-vasculaire) la plus proche.

Il est 12h15 et c'est l'heure de pointe à Tunis, la Clinique est à seulement 3 kms mais ce n'est pas du tout évident s'agissant d'un véhicule habituel et non d'une ambulance, faudra compter au moins 30 minutes. Et il s'agissait là de la première "gaffe" de notre Médecin du travail car il aurait fallu : soit rappeler les secours (Pompiers ou SAMU) pour aggravation de l'état ou du moins suspicion maintenue d'AIT ou AVC, soit utiliser l'ambulance d'entreprise accompagnée d'un Infirmier du travail ou du Médecin à la limite. Qu'à cela ne tienne, le véhicule était déjà parvenu à mi-chemin et notre patient paniquait de plus en plus : son état paraissait s'aggraver, il avait les yeux fermés vue l'intensité du vertige et des troubles visuels, il prétendait "ne plus sentir" ses membres supérieur et inférieur droits, il devenait "dysarthrique" et répétait qu'il "se sentait partir" très progressivement. Et effectivement, le patient perd finalement connaissance totalement : il ne répond plus aux stimulations verbales ni mêmes douloureuses (gifles, pincements etc...), le Médecin du travail dans une position inconfortable au dessus du patient tente de le réveiller ou du moins de le maintenir en position assise en vain et sans pour autant immobiliser le véhicule; cela durera 15 bonnes interminables minutes jusqu'à l'arrivée à la Clinique avec un patient dans un état pseudo-comateux, un pouls rapide et une respiration normale.

Arrivée à la Clinique qui était déjà prévenue de l'urgence, notre patient toujours en état d'inconscience totale est transporté par brancard en soins intensifs et au sein de l'unité à peine étendu sur un lit, il se réveille ! il parle, bouge tous ses membres, se pose des questions et son état mime un réveil d'épileptique après une crise. Tout le monde est soulagé et en particulier notre pauvre Médecin du Travail après le sale quart d'heure passé par celui-ci dans le véhicule. Tout le bilan radiologique et biochimique s'avérera négatif, même une IRM après un scanner normal recommandée par un Neurologue s'avère normale, celui ci ira jusqu'à prescrire un EEG qui sera normal également.

Alors en définitive, aurait-il fallu appeler Dr House pour cette "bizarrerie" ? au moment des faits : sûrement ; tellement l'épisode, la perte de connaissance et tout le malaise en lui même était incompréhensibles. Notre Médecin du travail était abasourdi, il n'en revenait pas encore du degré de stress qu'il ait pu subir à bord du véhicule sans même un stéthoscope à sa portée (2ème gaffe : il n'avait même pas sa trousse de secours avec lui) . Moralité de l'histoire, je conseille aux Médecins du travail de ne pas jouer aux "urgentistes", chacun son truc après tout, il ne faut pas faire d'éxcés de zèle ni tenter de prendre le taureau par les cornes. Faites appel aux secours autant de fois que vous voulez lorsqu'une urgence grave ou surtout "bizarre" ou "atypique" (et elles le sont assez souvent en entreprise) se déclare, ne vous laissez jamais influencer par les collègues de travail ni par l'employeur (ou ses représentants) qui vous mettront la pression pour "accélérer" ou plutôt "compliquer" le processus; il y va de votre responsabilité, puisque finalement et pour ce cas précis, s'il y avait eu "un gros problème" c'est le Médecin du travail qui aurait été fautif et non pas les Pompiers qui avaient jugé de l'état "au moment" de leur intervention.

Et à propos ! vous auriez évoqué quel diagnostic pour cette "bizarrerie" ?