sant__s_curit__au_travail   A l'origine de ce billet une énième altercation "houleuse" cette fois ci, entre mon infirmière du travail et un salarié : le motif toujours le même l'éternelle Médecine Curative en entreprise, prés de 10 ans que je ne fais plus ou plutôt que je "refuse de faire" du curatif au sein de cette grande entreprise du tertiaire et encore un salarié qui n'a rien compris ou qui fait semblant de ne pas comprendre et qui exige de l'infirmière de voir le Médecin du Travail pour un "rhume" avec une petite toux évoquant un syndrome rhinopharyngé banal en ces débuts de juillet. Devant le refus du paramédical de donner suite à sa requête, des injures du type : "vous devriez fermer ce Service Médical puisque le Médecin ne sert à rien finalement" ! et s'en suivit bien sûr la réplique et la réponse à la réplique etc...

J'imagine mal comment il serait possible d'entreprendre en Tunisie et au stade actuel, des réformes de la santé au travail "à la française" du type 2004 ou 2012 si nous en sommes encore au stade d'être incapables de faire appliquer la réglementation tunisienne de l'année 2000 portant organisation et fonctionnement des services de médecine du travail ou plus simplement l'article 153-2 du Code du Travail Tunisien. Comment demander à un Médecin du Travail d'un Groupement Interentreprises de santé au travail de refuser de soigner en l'état dans le contexte actuel de ce pays en pleine effervescence et en pleine transition démocratique, lorsque ce Médecin est tenu de passer pendant une heure par semaine voir une entreprise de plus de 300 salariés tout secteurs confondus et qu'il se retrouve avec une file d'attente de 50 salariés tous inscrits en visite médicale spontanée mais qu'il s'agit en réalité de consultants pour des pathologies diverses sans relation aucune avec un quelconque risque professionnel ou une pathologie en santé au travail ?

En réalité, partout dans le monde les systèmes de santé au travail ont toujours eu un rôle complémentaire du système de santé publique de base, en particulier pour le dépistage des maladies cardio-vasculaires (voir sur ce Blog, un article au sujet de cette complémentarité), mais aussi pour d'autres grands programmes de santé publique en général. Ce dualisme est légitime et même encouragé et à la limite ferait partie des prérogatives du Médecin du travail. A ce titre, plusieurs entreprises se sont mis au diapason des bilans et dépistages systématiques de leurs salariés : Bilans sanguins, Radiographies des Poumons, Mammographies et même Frottis et Hemoccult etc... et une grande majorité des Médecins du Travail se trouvent entrainés dans ce système de dépistage de santé publique s'éloignant de plus en plus des missions naturelles ou essentielles de santé au travail qui leur sont conférées. Même les Groupements Interentreprises de santé au travail s'y mettent maintenant en proposant aux salariés de leurs entreprises adhérentes ces mêmes services.

Sous le couvert de la visite médicale spontanée réglementaire et autorisée pour tous les salariés en entreprise, certaines consultations du Médecin du Travail se transforment ainsi en consultations de santé publique ou parfois même en dispensaire polyvalent ou ambulant pour le cas particulier des services interentreprises qui se voient obligés d'accorder des soins divers au sein de lieux administratifs même pas aménagés dans les entreprises (bureau du DRH, secrétariat, salle d'archives) ; je me remémore encore à mes débuts mes journées de travail au sein d'un Groupement Interentreprises de santé au travail et qui étaient quasi exclusivement consacrées à de la Médecine Curative : secteurs divers tels que Tannerie, Electronique, Agro-alimentaire (tomates, olives, variantes...), Ameublement avec des consultations de Médecine Générale (ordonnances médicales, arrêts de travail, rarement examens complémentaires ou avis d'orientations parce qu'il fallait "résoudre" les problèmes immédiatement) au sein d'entreprises dépourvues même d'une infirmerie ou d'un banal local de soins urgents.

Il s'agit donc bien d'une défaillance de notre système de santé en Tunisie qui serait à l'origine du renvoi de tout prestataire en santé vers le premier Médecin à disposition et "gratuit" de surcroit , le médecin du travail répondant à ces critères du moins en milieu de travail (gratuité des soins, facilité d'accés, pas d'absentéisme) il va donc remplacer le médecin de santé publique ou le généraliste du coin (parce celui ci revient trop cher vue l'absence de couverture médicale adéquate) au lieu de les compléter. Ce système actuel de santé devient en réalité tout à fait caduque, dépassé, innéfficace et il serait temps de réfléchir à sa réforme. Je ne m'étalerai pas sur ce sujet, ce n'est pas mon domaine et je ne suis que l'acteur qui en subit les tristes conséquences.

Pour en revenir à notre système de santé au travail actuel : du point de vue législatif et organisationnel, il est "copié-collé" sur le système de santé au travail français mais avant les dernières réformes opérées en France (2004 et 2012), mais du point de vue pratique la Médecine du travail en Tunisie s'est en réalité progressivement adaptée en prés de 50 ans à notre systéme "défaillant" de santé publique, en se substituant à ce dernier dans plusieurs domaines : pour le suivi, le dépistage et même le traitement au long cours de certains patients (je veux dire salariés !) ; la preuve : nos assureurs (groupe maladie) qui continuent à reconnaitre la Médecine du Travail comme acteur de soins et non de pure prévention et qui acceptent de rembourser tout type de soins prescrits par les Médecins du travail (parce que cela arrange tout le monde !) à l'exception peut être de la Caisse d'Assurance Maladie qui ne l'accepte pas mais uniquement par simple "bétise bureaucratique" les Médecins du Travail en majorité à temps plein  n'étant pas conventionnés avec la caisse (sauf les vacataires ayant des cabinets de libre pratique en parallèle et qui par contre sont acceptés simplement parce ce qu'ils sont conventionnés !) .

Les tentatives de rares valeureux Médecins du travail (autonomes ou interentreprises) de se désolidariser de ce système en voulant appliquer la réglementation (pas de Médecine Curative sauf urgence) se sont heurtés à des prémices de mouvements sociaux dans certaines entreprises (avec connivence des employeurs), les acteurs de santé au travail demeurent donc condamnés à soigner, prescrire et arrêter les salariés malades sous leur propre responsabilité (et sans protection aucune en cas d'incident avec un patient). Tant que notre système de santé publique ne sera pas revisité de fond en comble, la Médecine du travail continuera à mon avis à se substituer au Médecin Traitant, au dispensaire de santé de base et aux hôpitaux régionaux par le biais des Groupements Interentreprises dans les régions; de là à parler de Réforme de la Santé au travail il y a tout un monde qui nous sépare !

Pour les fidèles lecteurs de ce blog, j'avais exprimé une opinion à l'occasion de mes voeux de fin d'année 2011 (voir l'article concerné ici), et dans mon entousiasme d'aprés révolution j'appelais aux réformes de la santé au travail à court terme, mais j'oubliais la triste réalité d'un système défaillant depuis plus de 20 ans et en particulier celui d'une politique de santé publique complètement déphasée par rapport à la réalité du citoyen et du travail en Tunisie; voilà pourquoi : l'employeur, les syndicats des travailleurs, l'inspection médicale du travail, l'inspection du travail et les tutelles en général y compris les Ministères de la Santé et des Affaires Sociales ferment les yeux sur la non application de la loi et des diverses réglementations en Santé au Travail tolèrant dans la foulée la Médecine Curative au détriment de la Prévention des risques professionnelles. Aussi je promets de ne reparler de réforme de la santé au travail qu'après une totale refonte de notre système de santé publique.