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L’entreprise est une multinationale avec un Siège social ultra moderne dans les hauts-de-seine, sauf que ce jour là l’un des ascenseurs était en panne, et plusieurs employés trop pressés de bon matin utilisaient les escaliers pour aller plus vite. La vacation du Médecin du Travail dure une heure et il venait de pénétrer le hall d’entreprise se dirigeant vers les ascenseurs. Première rencontre de la journée : avec le Président de l’entreprise debout dans le hall accompagné du DRH ; juste après les salamalecs, le Médecin est immédiatement abordé par un agent de sécurité qui lui déballait tout en bloc les nombreuses phrases suivantes: « Docteur, un employé a fait un plongeon dans les escaliers en ratant une dizaine de marches, il s’est cassé la cuisse, ne peut plus bouger le membre inférieur et le bassin, et comme il "fait de la Tension" tout le monde a spécialement eu peur pour lui, mais nous avons déjà appelé les secours et une ambulance privée est en route sur ordre du Président de l’entreprise, mais si vous pouvez venir jeter un coup d’œil il est dans les escaliers depuis 15 minutes ».

Toutes ces informations ont rapidement fait le tour dans sa tête et il comprenait finalement la présence du Président et du DRH devant les ascenseurs, en fait ils étaient déjà passés voir le « blessé » dans les escaliers plus précisément entre le rez de chaussée et le premier étage. Notre Médecin du travail accoure donc sur les lieux, le blessé était « plus ou moins » assis à moitié sur un fauteuil mais en position demi-allongée en fait, il  dit d’emblée qu’il ne pouvait pas bouger le membre inférieur et criait de douleur bien avant que le Médecin lui touche la cuisse ou le membre inférieur. Alors inutile de vous décrire la scène des « badauds » tout autour : au moins 20 à 30 collègues dans les escaliers à s’enquérir de l’état de santé du blessé et qui répétaient tous en cœur : « l’ambulance est en route Docteur, vous pensez qu’il sera opéré pour sa fracture du fémur ? ».

Le diagnostic avait été énoncé, confirmé par toute l’assistance et à la limite la présence du Médecin était presque inutile en fait, toute la foule présente sur les lieux scandait unanimement qu'il ne fallait pas lui toucher la cuisse ni le déplacer ni bien sur l’examiner. Cela n'a pas empêché notre Médecin de lui prendre son pouls et sa tension artérielle et de donner un coup de sthéto « mais sans le bouger », bref notre blessé était jugé « stable » en jargon médical. Pendant que plein de questions lui venaient à l’esprit telles que : pourquoi une ambulance privée et sans Médecin pour une supposée fracture du bassin ou du fémur alors qu’il aurait été plus opportun d’appeler le SAMU ou les Pompiers pour un accident grave au sein d’une entreprise ! Pourquoi il y avait tant de monde autour de lui l’empêchant à la limite de respirer dans une cage d’escalier plutôt étroite ! Pourquoi il ne pouvait pas faire ce qu'il voulait lui en tant que Médecin et virer tout ce beau monde afin de vérifier la véracité d’une suspicion de fracture, et surtout vu le plongeon effectué vérifier qu’il n’y a pas eu traumatisme crânien en parallèle ou d’autres traumatismes à la limite (abdominal, thoracique etc…) ; notre fameuse ambulance arriva enfin et on le lui signifia plus d’une fois par l’assistance afin de bien interrompre ses multiples interrogations et lui faire comprendre que l'on avait plus besoin de ses services !

Notre blessé est finalement parti en ambulance privée vers une clinique privée de la place. Le Médecin du Travail a rapidement rejoint son bureau et appelé le centre médical concerné pour le prévenir et présenter « son » urgence emballée et expédiée par ses soins sans avoir eu le temps d’écrire une lettre de liaison comme il est d’usage au traumato de la clinique, on lui signifiait qu'on le tiendrait au courant des suites utiles.

Jusqu’à midi, personne ne tient au courant notre Médecin du Travail de quoi que soit, au téléphone il n’arrive même pas à joindre le Médecin urgentiste de la clinique, alors encore moins le traumato. Ce n’est que l’après midi que son assistante travaillant au sein de cette entreprise lui fait savoir que le blessé était rentré chez lui dans la matinée même ; diagnostic : contusion de la cuisse sans plus, antalgiques et 3 jours d’arrêt de travail, sans même l’avis d’un traumato les radiographies du bassin et du fémur étant revenues normales. J’ignore encore les raisons mais je fus pris moi et notre Médecin du Travail (qui me tenait au courant de l'avancement du dossier) d’un fou rire à l’annonce du diagnostic et de la conduite thérapeutique tenue et j’en déduisais que ce genre de situation ne pouvait arriver qu’à un Médecin du travail, des événements toujours « biscornus » compliqués, atypiques et toujours « hors du temps » !

Sachez vraiment qu'exercer de la Médecine du travail en entreprise, c'est très spécial : tout est amplifié, présenté d'une certaine façon. A la limite c'est toujours la faute à l'employeur si le salarié a fait un plongeon dans les escaliers, et c'est la faute à "son" Médecin si la situation se complique et c'est toujours la faute au DRH si l'ambulance tarde quelques minutes parce qu'on lui a indiqué une mauvaise adresse. Il s'agit d'un sacro-saint accident du Travail ! et même si le salarié est sain et sauf il ne faut pas que notre Médecin du travail le dise et même s'il fait l'erreur de le dire, il faudra vérifier et le dernier mot reviendra au Spécialiste en structure de soins extérieure.