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Après plus de 25 années de bons et loyaux services en Santé au Travail, il est tout à fait naturel que je détienne un nombre incalculable d'anecdotes, de répliques "bizarres" de mes différents employeurs, de requêtes "impossibles" de salariés mal informés et bien d'autres faits et comportements assez difficiles à interpréter si ce n'était avec du recul. Je me propose d'en glisser quelques uns au gré des posts sur ce Blog afin de détendre l'atmosphère et surtout dédramatiser le quotidien de mes jeunes confrères Médecins du travail confrontés à ces faits insolites.

L'anecdote remonte à plus d'une quinzaine d'années, j'avais été convoqué par le Président de l'entreprise lui même (à une époque ou rencontrer et saluer même accidentellement le big boss était matière à se prendre la grosse tête; jamais pour moi en tout cas !). D'abord fou furieux il m'aborde en me reprochant l'excès d'absenteisme au sein de l'entreprise, aussi j'interprétais dans ma tête : soit il était ignorant de la législation (puisque contrôler l'absenteisme ce n'était pas mon job en tant que Médecin du Travail) soit et c'était le plus probable il avait une idée plus lumineuse derrière la tête à me transmettre en mettant en avant un problème médico-social majeur en entreprise.

En fait ce chef d'entreprise se démenait en réalité face à deux problèmes distincts à résoudre : Il avait reçu des consignes (de très haut, comprenez les patrons du groupe) pour recruter un nouveau Médecin vacataire comme Contrôleur ou Conseiller auprès des Ressources Humaines et il se devait de le justifier auprès de tous les acteurs sociaux en entreprise (y compris le Médecin du Travail). Son second souci avait trait à une fiche d'aptitude avec aménagement de poste délivrée par son Médecin du travail concernant un agent du service financier qui manipulait des liquidités à raison de 8 heures par jour et qui présentait depuis quelques mois un syndrome névrotique de type phobique, particulièrement exacerbé par le travail de caisse.

Ce chef d'entreprise récusait complètement cette aptitude avec restriction de manipulation d'argent arguant de la complaisance du Médecin traitant et de l'absence véritable de toute pathologie chez cet agent; et cerise sur le gâteau, il mettait en doute jusqu'à l'avis de son Médecin du travail (qui aurait été bluffé par un faux dossier médical selon ses dires). A ce titre, cet employeur exigeait un autre avis médical spécialisé (une expertise médicale en milieu spécialisé) et comprenez l'avis d'une consultation de pathologie professionnelle de type hospitalière par exemple. Certes, cet employeur avait entièrement le droit de contester un avis d'aptitude ou d'inaptitude du Médecin du travail conformément au Code du travail mais cette contestation devait être effectuée auprès de l'Inspecteur du travail qui lui même décide après avis du médecin inspecteur du travail territorialement compétent.

Habituellement, les avis spécialisés (hospitalo-universitaires) ou de deuxième intention sont demandés par les Médecins du travail lorsqu'il y a un doute pour prononcer une aptitude médicale ou lorsqu'il s'agit d'une pathologie à caractère professionnel assez spécifique et les salariés y sont adressés avec une lettre de liaison de leur Médecin du travail. Pour ce cas particulier et devant les accusations non justifiées de ce chef d'entreprise, j'avais refusé à l'époque de procéder à cette orientation médicale. Au final, le salarié avait quand même été adressé par le Service Ressources Humaines pour une expertise médicale en dehors de l'entreprise laquelle avait confirmé l'avis d'aptitude avec aménagement de poste du Médecin du travail. Je me rappelle avoir reçu ce jour là une copie de cette expertise de la part du confrère qui avait procédé à l'examen, et j'avais demandé une audience auprès du Président de l'entreprise avec comme motif de lui présenter les conclusions de cette expertise : j'attends à ce jour cette audience ! 

Pour la petite histoire, le salarié n'avait pas bénéficié de cet aménagement de poste mais avait été muté dans un autre service (non financier) et c'était de toute façon le même objectif atteint d'un point de vue médical. Quant à moi, je n'avais plus revu ce chef d'entreprise même pas pour sa visite médicale périodique puisqu'il avait été remplacé quelques mois plus tard.