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Il est midi et c'est l'heure de la pause déjeuner au sein de cette entreprise de prestations de services du secteur des TIC. Le poste de contrôle et de sécurité me signale une urgence médicale au niveau des cages d'ascenseurs d'un étage de la tour : 2 femmes et un homme en difficulté; je pense directement à l'impensable ou au pire et donc à un accident d'ascenseur que je redoute toujours aux heures d'affluence (entrée et sortie du personnel en même temps avec tous les risques de surcharge ou de fermetures accidentelles ou de blocages). Je retenais mon personnel paramédical qui s'apprétait à aller déjeuner et j'envisageais d'envoyer les secours à l'étage que je reçois déjà la première blessée à l'infirmerie : une dame la quarantaine le visage rouge comme un coquelicot avec des contusions sur les 2 joues, la robe déchirée au niveau du cou, en pleine crise de pleurs et cris en tout genre avec jurons et agitation extrême transportée par 5 de ses collègues; juste derrière un deuxième groupe composé d'agents de sécurité nous amène une deuxième dame plus jeune mais évanouie. Je laisse la première dame se calmer de sa crise de nerfs et j'examine en premier lieu la perte de connaissance qui s'avère en fait être une crise d'hystérie rapidement résolue par des sédatifs, celle ci présente également une multitude de contusions superficielles au visage, cou et thorax. Après examen, la première dame ne présente rien de grave en dehors d'une multitude de contusions, elle reçoit également des sédatifs. Dix minutes plus tard c'est autour d'un salarié homme de se présenter à l'infirmerie avec une joue bien rouge, il dit juste vouloir rencontrer le Médecin du travail pour l'informer qu'il avait reçu un coup sur le visage de la part d'une des deux collègues de travail précédentes, qu'il voulait porter plainte parce que l'intensité du choc émotionnel subi ainsi que celle du préjudice moral encouru devant ses autres collègues ne lui permettaient plus de continuer à assumer ses fonctions ce jour là. 

Les trois salariés, une fois tous bien calmés de cette grande altercation,sont reçus séparément par mes soins pour un entretien afin de comprendre la raison de ces malaises et la cause de cette grande agitation : chaque salarié accuse l'autre de l'avoir violemment agressé et violenté sans raison apparente devant la cage d'ascenceur, les trois salariés veulent porter plainte au pénal à l'extérieur de l'entreprise et réclament à ce titre un certificat médical pour coups et blessures de la part du Médecin du Travail. A bien analyser le scénario du jour : il y avait 2 salariés (un homme et une femme) contre la dame qui les aurait violentés, celle ci prétend avoir été agressé uniquement par sa collègue femme de telle sorte que l'homme n'avait agressé personne mais voulait s'interposer et peut être défendre l'une d'entre elles. A noter l'absence de tout lien de subordination entre les 3 salariés, seuls l'homme et la femme travaillent au sein du même service (ce qui pourrait expliquer leur solidarité pendant la dispute) et il n'y aurait aucune raison professionnelle à leur querelle, au contraire l'origine du malentendu serait bizarrement apparu par des échanges verbaux virulents sur les réseaux sociaux !

Mais qu'est ce que je fais en ma qualité de Médecin du Travail entre ces 3 salariés en furie ? Je me disais ce n'est pas à moi de me prendre pour un flic ou à vouloir résoudre des problèmes sociaux ? Dois-je m'en mêler finalement et où se situent mes responsabilités et les limites de mon intervention ? Je n'ai pas à me substituer à l'employeur et les salariés ne doivent pas me considérer comme une autorité administrative ! Pour l'heure, j'avais en face de moi trois salariés en état de souffrance morale et présentant des lésions physiques bien que pas graves et banales mais réelles, j'ai prescrit des sédatifs dans l'urgence et soigné les contusions et les lésions superficielles; aussi je décide une empathie totale (certes je me sentais aussi très remonté de la tournure des évènements et du branle bas de combat occasionné dans mon service) avec l'arrivée des collègues des deux clans, du DRH, des membres du syndicat, du CE, des agents de sécurité, d'une ambulance des pompiers appelée à la hâte par le service de sécurité (qui croyait qu'il n'y avait plus personne à l'infirmerie vue l'heure tardive de sortie !) et je présente (mais vraiment très énervé je l'avoue) à chacun des 3 salariés ou "victimes" le programme à venir relevant de mes attributions :

* Une déclaration d'accident du travail et le DRH en fut averti immédiatement : il existe un fait accidentel pour chacun : altercation avec agression physique et verbale d'ou lésion physique et psychique pour chacun (contusions, malaise, crises de larme, agitation et perte du contrôle émotionnel) et qui nécessitent des soins médicaux.

* Une lettre de liaison pour leur Médecin Traitant qui "se fera un plaisir" de leur délivrer à chacun un certificat médical pour coups et blessures, ce qui leur permettra de porter plainte en cas de besoin. A cet effet ils seront accompagnés un par un par ambulance d'entreprise chez leur Médecin respectif par un Infirmier du travail.

* Une fiche d'Aptitude indiquant une Inaptitude Provisoire au poste pour raisons de santé à compter de cet instant et dont la durée sera établie par le dit Médecin traitant

* Un Rendez-vous de consultation de Pré-Reprise du travail afin d'évaluer l'état psychique et le degré de souffrance morale éventuel ainsi que les conditions adéquates d'une Reprise du travail satisfaisante pour chacun des salariés peu importe ce qui s'est passé exactement au déclanchement du conflit.

* Je n'avais pas besoin d'alerter tous les préventeurs en entreprise (comme le veut la procédure), ils étaient tous présents et notamment les membres du CHSCT et le Représentant de l'employeur afin qu'une prise en charge collective soit envisagée

Pour le reste du programme "juridico-administratif", il ne relève pas de mes compétences et je le confiais avec beaucoup de plaisir au DRH présent sur les lieux lui aussi : il devra assurer les déclarations d'accidents du travail; peut être dans le doute mettre à pied les 3 salariés à titre conservatoire (s'agissant carrément d'une bagarre entre collègues) et effectuer des recherches pour savoir ce qui s'est réellement passé et réunir des preuves nécessaires s'agissant d'une altercation avec coups et blessures et donc d'une faute pouvant entraîner une sanction pouvant aller jusqu'au licenciement avec comme priorité déterminer le salarié qui est vraiment l'instigateur de la rixe et l'auteur du comportement violent. Sur le coup et ressentant une volonté de la part du DRH de banaliser cette affaire (appel à la réconciliation immédiate et à l'abandon des poursuites avec bisous et dossiers clos !) je me suis permis de lui rappeler à tout hasard (et à sa grande déception) qu'en tant qu'employeur, il était tenu à une obligation de sécurité de résultat en matière de protection de la santé et de la sécurité des travailleurs et qu'il risquait de manquer à cette obligation lorsqu'un salarié était victime sur son lieu de travail de violences physiques ou morales exercées par un autre salarié quand bien même il aurait pris des mesures pour faire cesser ces agissements.

Ma vacation quotidienne étant terminée depuis plus d'une heure déjà, je quittais avec grand soulagement cette "arène" d'entreprise pour aller prendre un bon café et réfléchir à la meilleure façon "théorique" de prévenir les RPS en entreprise : en fait, ils avaient tous vraiment réussi à me couper tout appétit !

PS : Cet article était initialement classé dans la rubrique "mon quotidien", je l'ai changé dans la rubrique "anecdote", j'ignore pourquoi ! et ce malgré mes plus de vingt années d'expériences de terrain en entreprise.