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Nous étions tous derrière le Dr Huez en janvier 2014 face à l'acharnement du Conseil de l'ordre des Médecins et la condamnation de ce Médecin du Travail; et voilà que maintenant c'est une nouvelle polémique après les résultats de cette même affaire en appel qui confirme la première décision , rappel des faits : décembre 2011, ce Médecin du Travail examine en urgence un salarié employé temporaire de la centrale nucléaire de Chinon qui prétend être en profonde détresse psychologique suite à une souffrance au travail et lui établit un certificat médical mentionnant un état de pathologie anxio-dépressive en rapport avec un vécu de maltraitance professionnelle, ce qui amène l'employeur (une société de sous traitance Orys) à porter plainte contre le Médecin du travail pour violation du code de déontologie d'autant plus que ce salarié dépendait d'un autre Médecin du Travail.

Aujourd'hui, nous acteurs divers de la Santé au Travail, nous nous sommes rangés au sein de 2 clans certains continuant à défendre ce Médecin du travail et d'autres se positionnant carrément contre lui le qualifiant même de source de problèmes pour ses confrères et estimant comme l'ordre des Médecins que le certificat établissant une Maladie Professionnelle rédigé par celui ci était litigieux et relevait d'un manquement déontologique et d'une certaine forme de complaisance (sur des faits qu'il n'aurait pas lui même constatés). Deux clans de professionnels entre Médecins du Travail de toutes catégories, Psychologues du Travail ou IPRP qui se déchirent par réseaux sociaux interposés et notamment Twitter jusqu'aux altercations verbales, insultes, blocages et divers noms d'oiseaux !

Et la polémique qui gonfle est la suivante : Ce Médecin a t-il été sanctionné parce qu'il attestait d'un lien entre la santé du salarié et son travail ? ou uniquement parce que l'attestation rédigée par celui ci ne répondait pas vraiment à ses obligations déontologiques en tant que Médecin ? ou encore en établissant une transition entre ces 2 questions sujettes à polémique : le diagnostic d'un lien santé et travail ne pourrait-il donc qu'être un certificat médical de complaisance ?

En 2006, dans un rapport sur les certificats médicaux le conseil de l'ordre estimait qu'il était interdit à un quelconque médecin d'attester d'un lien de causalité entre les difficultés professionnelles et l'état de santé d'un patient. Fin 2015, volte face complet et nous pouvons lire sur le site de l'ordre : sa formation et ses missions permettent au médecin du travail d'établir un lien entre la santé du salarié, son activité professionnelle et son environnement professionnel. Conclusion : pour le conseil de l'ordre, un médecin pouvait "instruire" le lien mais pas "l'établir" à une certaine époque; maintenant un médecin peut l'établir ce même lien !

Mais bon sang si ce n'est pas notre job d'établir ou du moins de rechercher un éventuel lien entre la santé d'un salarié et son travail, c'est donc à qui de le faire ou même d'y réfléchir alors ? Comme j'essaye toujours de positiver et de considérer l'ordre des médecins à un niveau de garant de l'exercice déontologique et ce dans l'intérêt exclusif de la santé du patient, je me rassure moi même en prétendant à qui veut l'entendre que peut être le Dr Huez ne connaissait pas vraiment le dossier de ce fameux salarié et qu'en tant que remplaçant il n'aurait pas dû se mouiller autant pour un dossier qu'il ne maîtrisait pas vraiment. Mais en réalité, combien de liens santé/travail ai-je moi même prononcé durant ma carrière ? pas des centaines mais plusieurs en tout cas; je n'ai écopé d'aucune sanction parce qu'aucun employeur n'avait osé porter plainte, en revanche j'en ai connu des traversées du désert à cause de cela.

Certains dossiers m'ont à ce titre particulièrement marqué durant ma carrière professionnelle, et tous traduisaient un état de souffrance psychique au travail assez marquée que j'avais consigné par écrit; ils m'ont valu des traversées assez vastes (une année en moyenne et par dossier) et lorsque je parle de traversées du désert, je fais allusion à ma mise au placard en tant que Médecin du Travail mais aussi parfois de la mise au placard de tout un service de Médecine du Travail de type autonome qui à la limite ne serait plus reconnu ni valorisé au sein d'une entreprise et avec des représailles pouvant aller jusqu'à ignorer son existence légale en confiant même de façon extravagante et surprenante des missions de visites médicales obligatoires (embauche ou reprise) à des tiers en dehors de l'entreprise. En tant que Médecin du travail, je pouvais être "placardisé" en n'ayant plus aucun contact avec la Direction de l'entreprise : aucune demande d'entrevue accordée, aucun coup de fil, pas de congé, pas de formation médicale continue, réduction des bons de carburant vue la limitation des déplacements entre les sites et jusqu'à la suspension des activités du service médical pour des raisons "budgétaires" ainsi que les activités scientifiques (participation aux réunions et congrès).

Je ne citerai pas d'exemples de mon quotidien non pas parce qu'ils avaient tous déplu aux différentes Directions de plusieurs entreprises mais parce que j'estime qu'il n' y a pas "une" souffrance au travail plus importante, plus sérieuse  ou plus grave qu'une autre et que les cas de stress, maltraitance ou souffrance avec lien santé/travail sont nombreux au sein de toute forme d'entreprises.

Moralité, lorsque l'on fait ce métier et avec l'expérience professionnelle acquise, il devient assez aisé de discerner (en particulier en service médical autonome ou nous sommes au plus près du salarié) entre une vraie souffrance au travail occasionnée par des conditions de travail et des troubles psychiques d'origine personnelle ou parfois aggravés par le milieu de travail. Établir un lien éventuel entre santé altérée du salarié et travail fait et fera toujours partie de notre mission en tant que Médecin du Travail; nous sommes et demeurons des Spécialistes de la Santé au travail. A mon niveau, me voilà insensible aux retombées de ces traversées du désert, insensible aux intimidations de ces employeurs peu scrupuleux ainsi qu'aux prises de position ordinales et à leurs conséquences (sanctions, amendes et même interdictions d'exercice); ces plaintes et leur recevabilité par le Conseil de l'Ordre ne font que soulever des questions d'ordre politiques et professionnelles qu'il y a lieu d'examiner au plus tôt au sein de leur milieu "naturel" et non à venir perturber notre noble mission par l'induction de réflexes de crainte ou de sentiments d'abstention ou de renoncement.

Nous ne sommes ni à la solde du patronat ni à celle des syndicats; on se mouillera quand il le faudra ! A bon entendeur...