Ennui

Burn out (syndrome d'épuisement professionnel), Bore out (syndrome d'épuisement par l'ennui) ou Brown out (syndrome d'épuisement par l'absurdité des tâches accomplies); tous aboutissent au même point commun : la souffrance au travail par un mécanisme de baisse de courant psychique et un désinvestissement progressif conduisant à moyen ou long terme à un état de mal être caractéristique de la dépression voire à des attitudes addictives ou à des problèmes cardio-vasculaires. Certains professionnels de la prévention en milieu de travail ne sont pas férus de ces différentes dénominations à connotation anglo-saxones et estiment qu'elles servent simplement à "noyer" le poisson dans le vaste océan de la souffrance au travail.

L'épuisement professionnel par l'ennui pire que le surmenage? Document BFM-TV

Pour ma part, et dans un but purement étiopathogénique je préfère faire la différence et m'intéresser uniquement dans cet article au Bore out, à travers mes expériences au quotidien en secteur tertiaire. En effet cette souffrance au travail est "timidement" exprimée par certains salariés lors de mes consultations de visites périodiques ou de visites spontanées; je n'ai pas de statistiques précises mais j'estime qu'au vu de l'entretien préalable que j'accorde à chacun d'entre eux au  moins 1 salarié sur 10 pourraient en parler et l'avouer si je me faisais assez insistant ! En effet, « Etre en bore-out, c’est être à bout, par manque de travail, de motivation ou de défis professionnels », écrit le docteur François Baumann dans Le Bore-out. Quand l’ennui au travail rend malade (Josette Lyon, 2016). Pour l’heure, on ne possède pas de chiffres précis sur ce syndrome, mais une étude menée en Belgique considère qu’entre 21 % et 39 % des employés n’ont pas assez de travail pour remplir leurs journées; en France entre 5 et 10 % de la population active pourrait être concernée, d’après les rares études disponibles.

Peter Werder et Philippe Rothlin, deux consultants suisses, ont pour la première fois nommé ce phénomène dans Diagnose Boreout (2007). Selon eux, 15 % des salariés seraient touchés. Christian Bourion, professeur à ICN Business School Nancy-Metz et auteur de Le Bore-out syndrom. Quand l’ennui au travail rend fou (Albin Michel), évalue plutôt à 30 % le nombre d’employés atteints. Chiffrer le bore-out parait donc particulièrement difficile car il inspire un certain degré de honte et même de sentiment de culpabilité de la part du salarié rendant ce sujet assez tabou à aborder.

En secteur tertiaire, toutes les catégories de salariés sont concernées : de l'agent de sécurité au cadre supérieur (et même ceux pourvus d'une fonction particulière) en passant par les agents d'exécution et les jeunes cadres. Avoir beaucoup de travail est dans le vent car nous sommes dans une société qui valorise la suractivité au point ou certains font semblant et quittent leur bureau après l'heure "pour rien", pour arriver un peu plus tôt le matin également "pour rien", d'autres vont carrément "zapper" la pause déjeuner également "pour rien".

Hier, Y. cadre supérieur (issue d'une grande école) la quarantaine m'avouait travailler en moyenne 1 heure par jour depuis 5 longues années, pourtant elle bénéficie de hautes fonctions et d'avantages notoires (en nature et en espèces), elle aussi "fait semblant" et sa hiérarchie "fait aussi semblant" en connaissance de cause; elle ne pense pas être "placardisée" mais admet que le travail vient tout simplement à manquer sans plus, elle consulte assez souvent un Psychiatre et prend des antidépresseurs ainsi que divers sédatifs pour mieux dormir. La semaine dernière c'était un jeune cadre T. (ingénieur développeur en informatique) qui me disait "s'ennuyer" à mourir au sein d'un service d'assistance en bureautique (aux outils windows) auquel il ne consacrait qu'au maximum 3 heures par jour tant les requêtes étaient "banales" et ennuyeuses à ses yeux et ce depuis la date de son recrutement (il y a près de 10 ans déjà !), pour ce cas particulier il s'agissait manifestement d'une sur-qualification par rapport au poste offert, il envisage sérieusement de quitter l'entreprise parce qu'il se dit "épuisé" par cette situation.

Au total, 4 profils de salariés sont concernés par un risque accru d'épuisement professionnel par l'ennui ou Bore out :

* le cadre qui se retrouve sans affectation réelle (aucune tâche en particulier ne lui a été assignée) ou lorsque le travail vient tout simplement à manquer.

* les travailleurs affectés à des tâches tout simplement ennuyeuses (travail intrinsèquement non nourrissant) tels que certains postes de surveillance par exemple.

* les postes pour lesquels le salarié est sur-qualifié (cadres sur-diplômés pour le poste considéré)

* Enfin les salariés "mis au placard" tout simplement par leurs managers ou même carrément par la Direction de l'entreprise : un exemple concret a déjà été présenté sur ce blog lors d'un article précédent : c'est le cas de Suzanne, 50 ans Assistante de Direction depuis plus de 20 ans au sein d'une entreprise du secteur des TIC . Elle raconte au Médecin du Travail les larmes aux yeux que depuis 3 ans, elle s'ennuie à son poste de travail puisqu'elle n'assiste plus personne depuis que son patron a été appelé à d'autres fonctions (il a été muté au sein d'une filiale et remplacé par quelqu'un d'autre qui a demandé à garder son ancienne assistante). Suzanne ne fait absolument rien durant ses huit heures de travail; elle dispose d'un bureau, d'un téléphone et d'un ordinateur sans plus. Après trois ans de souffrance sous forme d'une mise au placard forcée (elle se sent en disgrâce parce qu'elle appartient à l'ancienne équipe dirigeante), elle décide d'essayer de mettre fin à son calvaire afin de se sentir utile et demande sa mutation de la Direction concernée parce qu'un autre Département pourrait solliciter les services d'une Assistante de direction. A sa grande surprise, sa requête est refusée par sa hiérarchie pour "nécessité de service"; Suzanne serait donc indispensable à la bonne marche de son Département actuel et son départ risquerait de désorganiser son service. Elle décide alors en état de souffrance morale de rencontrer le Médecin du Travail pour le motif de Bore out voire de "harcèlement moral".

Aussi, pour parvenir à des actions convenables, conformes à l'éthique et à la déontologie et résoudre les problèmes à caractère médico-socio-professionnels au quotidien en Santé au Travail, nous devrions recevoir, écouter, essayer de comprendre, contextualiser  et consacrer du temps à des entretiens avec les salariés même s'il s'agit parfois de monologues ou il n'y a que plainte, déni du milieu professionnel, persécution, souffrance et pleurs ou au contraire injures et insultes envers les décideurs; et ce afin de prendre en charge, alerter l'employeur ou d'aider à la prise en charge si l'on pense être dépassé par la problématique : pour plus de détails, consulter le lien de l'article dédié au rôle particulier du Médecin du travail pour ce type de situations sur ce même blog.