Zembra-Zembretta

J'ai placé cet article dans la rubrique des "projets" parce que effectivement j'ai décidé de m'investir directement en ma qualité de Médecin du Travail d'une grande entreprise (en service autonome) dans le montage très ambitieux du programme d'amélioration de la qualité de vie au travail (QVT) des salariés en collaboration très étroite et sur ma requête, du CHSCT (ou CSST) afin d'y constituer un comité d'évaluation. Je m'engouffre donc dans la brèche pour proposer des solutions à mon entreprise et pourquoi pas coordonner la démarche sous forme d'un well-being manager en me substituant à certains établissements passés maîtres et inventifs d'une nouvelle économie du bien être et qui proposent pèle mêle des pratiques bien hétéroclites pour officiellement dynamiser les équipes (des managers) et lutter contre le stress, le mal être et les Risques Psycho-Sociaux (RPS) version travailleurs, représentants du personnel et médias, principales inquiétudes les plus plausibles et les plus proches de la réalité du terrain. L'entreprise concernée a déjà lancé une enquête auprès des salariés destinée à évaluer le bien être au travail du personnel par un questionnaire assez étoffé et l'étude en est au stade de dépouillement des résultats par un bureau spécialisé de consulting, études marketing et d'opinions pour la Direction Qualité.

Non ce n'est peut être pas mon rôle de piloter la démarche mais je peux constituer un acteur primordial pour améliorer cette QVT en m'accaparant un rôle de leadership sur la santé et quitter ainsi un tant soit peu les sentiers battus de la consultation aliénante du quotidien après plus de 25 ans de bons et loyaux services à dame "aptitude". En effet, les fonctions du médecin du travail ont été redéfinis et élargies depuis quelques temps depuis l'explosion des RPS en entreprise et il devient impératif de convaincre la direction et les managers de la nécessité de la QVT au service de la santé au travail, des travailleurs et bien sûr des performances de cette entreprise, car sachez le : le mal être au travail en France a coûté 13500 euros par salarié et par an aux entreprises en 2013, soit une perte annuelle au niveau national de 200 milliards d'euros (Source : Mozart Consulting - Groupe Apici); par ailleurs 95% des dirigeants estiment que le niveau de la QVT est bon ou très bon alors que seulement 70% des salariés partagent cet avis d'ou un écart considérable au niveau des critères d'évaluation de chacun (Etude Malakoff Mederic 2016). 

Plusieurs définitions ont été avancées pour caractériser la QVT, pour rester généraliste cette notion correspond à un sentiment de bien être au travail perçu collectivement et individuellement qui englobe l'ambiance, la culture de l'entreprise, l'intérêt au travail, les conditions de travail, le sentiment d'implication, le degré d'autonomie et de responsabilisation, l'égalité, un droit à l'erreur accordé à chacun, une reconnaissance et une valorisation du travail effectué. Pour nous en tenir à l'accord National Interprofessionnel sur l'égalité professionnelle et la qualité de vie au travail (ANI, juin 2013), la notion de QVT est définie comme étant "les conditions dans lesquelles les salariés exercent leur travail et leur capacité à s'exprimer et à agir sur le contenu de celui-ci, déterminent la perception de la qualité de vie au travail qui en résulte".

Pour ma part, je m'en tiendrais à la démarche et au schéma présentés par l'ANACT (2016) quand aux acteurs concernés par le port de cette stratégie d'action, ainsi outre les acteurs classiques du "social" au sein de l'entreprise d'autres acteurs managériaux, techniques et stratégiques seront donc impliqués afin de concevoir notre nouveau système QVT au sein de l'entreprise : Mise en place d'un Comité QVT (avec un Référent QVT) dont la composition est la suivante :

* Acteurs du Social : Instances Représentatives du Personnel (IRP) comprenant les représentants ou délégués du personnel (RP ou DP), les comités d'entreprise (CE) et les comités d'hygiène de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ce qui me permet en tant que Médecin du Travail de "m'engouffrer" dans la brèche du CHSCT comme prévu ! de toute façon le partenariat avec le Médecin du Travail est à la limite opportun au sein de tous les schémas proposés.

* Acteurs Techniques : Concepteurs ou Managers

* Acteurs Politiques : Représentants de la Direction, élus, DRH et Responsables Métiers (Production, Marketing, bureau des Méthodes, Direction des Systèmes Informatiques, des Achats, Finances...)

Les résultats des expérimentations (nouvelles organisations, fonctionnements...) réalisées sur terrain seront évalués par des groupes de salariés et communiqués au Comité QVT ainsi qu'aux chefs de projet : IRP en tant que concepteurs des règles et conventions, et Managers en tant que concepteurs de projets organisationnels.

Je m'en tiendrais aussi dans un premier temps à la mise en place des actions les plus simples (comme énumérées ci-après).

Venons-en au fameux Business du bien être au travail encore appelé work place wellness ou well-being at work chez les anglo-saxons; les pratiques proposés par divers acteurs économiques sont variées et parfois mêmes innovantes sans pour autant manquer d'imagination certes parfois excessives et frôlant l'utopie à tel point que tout un salon (salon Vitaelia) consacré au bien être en entreprise est tenu depuis 2014 en France (dernier salon le 30 mars 2017 qui fut un grand succès il faut l'avouer) bien que certains commentateur sont allés jusqu'à qualifier certaines pratiques de "gadgets" qui ne modifient pas le quotidien des individus ! Nous allons ci-après énumérer quelques résolutions pour améliorer la QVT en général (liste non exhaustive) en commençant par les actions les plus simples (1 à 4) jusqu'aux plus innovantes et à la limite utopiques :

 1* Instituer un management de proximité et participatif afin de se rapprocher le plus possible du salarié et l'impliquer d'avantage dans les différents projets jusqu'au "feelgood management" ou management par la bienveillance prôné par certains (le manager et le managé étant d'égale importance) et ce grâce notamment à des actions de formation, des points hebdomadaires ou mensuels entre salariés et managers ou des questionnaires permettant aux salariés de s'exprimer sur l'aménagement de leur poste de travail...Respect et reconnaissance au travail sont des sujets majeurs et 2 grandes conceptions sont ainsi identifiées par le management : celle de la rémunération et des récompenses (qui n'est pas première d'ailleurs) et celle fondée sur le travail (la plus porteuse d'engagement) axée sur la bonne organisation d'ou la performance, l'efficacité, l'utilité et donc la responsabilisation. En effet, parmi les éléments favorisant la QVT viennent en premier lieu les relations entre collègues (et ce pour 71% des salariés - Baromètre ACTINEO/CSA 2015) ce qui démontre de l'importance de constituer une bonne équipe en intégrant les collaborateurs aux processus de recrutement et en effectuant des changements dans les rapports aux autres. Enfin n'oublions pas les classiques et traditionnels pots de départ qui demeurent des moments de proximité très prisès par les salariés et au cours desquels l'on prend souvent le temps de parler de son travail jusqu'à échanger avec les dirigeants sur les difficultés rencontrées.

 2* Mise en place de dispositifs de flexibilité des horaires et des lieux de travail afin de permettre aux salariés de concilier vie privée et vie professionnelle tout en impactant leur productivité en "libérant" les équipes (proposé actuellement en Belgique) : horaires flexibles en laissant parfois les équipes s'organiser comme elles le voulaient, bureaux non attitrés et télétravail possible 3 jours par semaine par exemple ce qui permet de limiter les trajets aller retour domicile lieu de travail certains jours et diminuer la fatigue des trajets pour d'avantage de disponibilité et d'efficacité les autres jours, en effet le temps passé dans les transports étant un facteur impactant très négativement le travail des salariés; cette collaboration à distance pouvant être partielle ou à temps plein éventuellement. Toujours dans cette vision de faire gagner du temps aux salariés et les aider dans l'organisation de leur vie personnelle, la création de crêches d'entreprise à proximité des locaux de travail très efficaces pour diminuer le stress des salariés. Autre variante horaire en Suède où plusieurs entreprises ont introduit la journée de travail de 6 heures qui rendrait les équipes de salariés plus efficaces et plus motivées.

 3* Veiller à un meilleur aménagement des bureaux par la création de cadres ergonomique et fonctionnel, esthétique confortable et convivial. A noter que les open-spaces avec bureaux fixes (sédentaires) ne font plus satisfaction chez les salariés qui préfèrent maintenant les bureaux flexibles (non attribués avec latitude décisionnelle à choisir son poste de travail). Ainsi flex office, clean desk, desk sharing, déco zen ou fun et tous les nouveaux modèles d'open-space ont carrément changé la configuration des lieux de travail avec présence de zones de travail collaboratif, de salles de réunion, d'espaces de concentration silencieux sans téléphone et sans bruit et de coins détente; en effet le bruit et les nuisances sonores constituent de nos jours le 3ème élément cité par les salariés contribuant à nuire à la QVT (29% des salariés après l'aménagement de l'espace de travail 38% - Baromètre ACTINEO/CSA 2015). D'autres solutions du type travail debout ou assis-debout sont également proposées (nous serions plus concentrés debout, en activité qu'assis) grâce à des bureaux avec plateau ajustable automatiquement en hauteur (électriques de préférence) à tel point que certains entrepreneurs ont créé des équipements permettant de travailler en pratiquant la marche. Enfin, faire entrer la nature au bureau par l'implantation de jardinières de plantes aromatiques améliorerait la productivité des salariés.

 4* Proposer des activités sportives : yoga, sport en salle (gym, fitness), vélo, natation, running et mobilité verte (marche). Les entreprises les plus nanties pourront proposer à leurs salariés des salles de gym indoor en prévoyant au niveau ou à proximité de certains locaux de détente (cafétéria, restaurant d'entreprise) des salles de sport ; à défaut ils pourront proposer des abonnements à tarifs préférentiels à des salles de sport limitrophes du siège social ou du lieu de travail. Ces moments "afterworks" dédiés au sport créditent l'entreprise d'une bonne image à la fois moderne, dynamique et prenant soin de ses salariés les rendant plus productifs, tout en luttant contre la sédentarité et en favorisant détente, décompression après le travail, une flexibilité horaire et un lieu dédié pour le pratiquer. A la mode aussi le team-building qui consiste à organiser des séminaires sportifs dont certains en centre équestre par exemple.

 5* Favoriser le covoiturage au quotidien en entreprise en faisant appel à certaines startups spécialisées dans ce type de solutions de déplacements et qui aident à le développer toujours dans un but de limiter le temps de trajet passé entre domicile et travail et contourner les transports traditionnels.

 6* Dynamiser les équipes par des activités "afterworks" qui proposent aux salariés de relâcher la pression et de lutter contre le stress sur leur lieu de travail ou en extérieur (après le travail ou entre midi et 14h) mais toujours ensemble afin de renforcer les liens et la créativité et créer de la complicité toujours dans la convivialité. Des exemples d'activités : les cours de cuisine et les émissions culinaires; les cours de compositions florales; les séances de simulateurs de vol afin de révéler les mécanismes cognitifs, psychologiques et collectifs qui pourraient entraver ou faciliter l'action collective; des ateliers de jeu de construction Lego comme outil de stratégie pour aussi stimuler l'intelligence collective; enfin (et liste non exhaustive) des séances de luminothérapie ou de création d'espaces aménagés etc...

Au final, il ne s'agissait que de propositions (en vrac, parfois curieuses ou utopiques mais toujours argumentées) pour améliorer la qualité de vie au travail, aux employeurs d'en faire bon usage et meilleur choix, toujours adapté à leurs salariés, aux enjeux du travail, aux enjeux sociétaux et bien sûr aux enjeux du marché. N'oubliez pas la Médecine du travail ! comme vous le voyez, nous sommes bien renseignés et bien outillés pour aider, collaborer et empêcher toute installation du mal être et de la souffrance au travail sans tomber dans le piège d'une simple économie juteuse ou d'une industrie du bien être.